On s’éveille parfois dans un état d’âme délétère : inquiet, mal à l’aise, entouré par des spectres flous de menace. On est tenté d’analyser cet état, de mettre au point les problèmes apparents pour mieux les combattre, de centrer l’ennemi dans la ligne de mire pour tirer avec précision la balle singulière qui mettra fin au dragon. Activité inutile. Plus on cherche à distinguer les contours du dragon, plus le reptile s’évade, s’efface, s’engloutit dans une marée de pensées et d’impressions turbulentes, flottantes, évanescentes.
La vie, appréciée
de l’extérieur, ressemble à une constellation de risques prégnants, sans but
justifiable dans la perspective des embarras, des embûches, des entraves.
Lorsqu’on essaie
de regarder un rayon de lumière de biais, on ne voit rien que des grains de
poussière dansants d’une manière aléatoire ; lorsqu’on regarde le long d’un rayon
de lumière, on aperçoit et la source et les environs se baignant dans cette
fulgurance.
Le fait de vivre,
le fait d’apercevoir qu’on vit, le fait de percevoir, le fait de pouvoir
penser, contempler, comprendre, le fait de filer le long de la route au lieu de
s’asseoir à côté, en regardant les voitures polluantes qui passent à une
vitesse éblouissante : ça suffit.
Lorsqu’on cesse de regarder la vie de côté et qu’on monte dans une voiture, dès ce moment-là, on oublie les appréhensions, les inquiétudes, et on commence à vivre.
Si le fait d'être vivant, d'être un être vivant, n'est pas suffisant, ce que la vie offre sera comme l'eau que les Danaïdes tentent de porter dans des tamis pour remplir leur tonneau — effort futile. Le vide intérieur est la perception de la personne vue de l'extérieur ; la personne propre est la faculté de vivre, une potentialité pure avant qu'elle ne commence à vivre, et cette faculté n'est susceptible que d'un examen purement technique, et cela seulement dans un état d'activation. Il faut que l'on éteigne la machine pour que l'on puisse l'examiner, mais dès que l'on l'a éteinte, il n'y a plus rien à examiner. Le remède propre à cette situation est la translocation de l'extérieur à l'intérieur et l'activation de cette faculté. L'autocontemplation mène à l'abîme ; l'oubli de soi et la contemplation de la vie que l'on vit est la vraie vie.